Kraken géant aux longs tentacules surgissant des flots pour attaquer un navire à voiles

Kraken : la véritable histoire du monstre marin des légendes nordiques

Le kraken est un monstre marin géant issu du folklore scandinave, décrit comme une bête si vaste que les marins la prenaient pour une île. Son nom vient du norvégien « krake » et s’impose au XVIIIe siècle grâce à l’évêque Erik Pontoppidan. Les textes médiévaux islandais et norvégiens parlent plutôt du hafgufa. Les scientifiques y voient aujourd’hui le souvenir amplifié de rencontres avec des calmars géants.

Tentacules immenses, navires engloutis, eaux qui bouillonnent soudain au milieu d’une mer calme : le kraken fait partie de ces créatures que tout le monde croit connaître. Pourtant, son histoire est plus subtile qu’il n’y paraît. Ce n’est ni un dieu viking, ni un personnage des grandes sagas, mais une figure qui s’est construite pendant plusieurs siècles, entre récits de pêcheurs norvégiens, traités savants et romans d’aventure. Voici ce que l’on sait vraiment de ce monstre des mers du Nord, de ses premières mentions à son cousin bien réel, le calmar géant. Précision utile : il est question ici de la légende, pas de la plateforme de cryptomonnaies, de l’équipe de hockey de Seattle ou de la marque de rhum qui portent le même nom.

Kraken : définition et origine du nom

Dans la tradition norvégienne, le kraken désigne un animal marin colossal vivant au large des côtes de Norvège et d’Islande. Le mot dérive de « krake », terme dialectal qui évoque une créature tordue, difforme ou un arbre noueux. Le « n » final correspond à l’article défini des langues scandinaves : « kraken » signifie donc littéralement « le krake ».

Un point surprend souvent les passionnés de culture nordique : le terme n’apparaît pas dans les textes en vieux norrois de l’époque viking. Il s’agit d’un mot plus tardif, popularisé dans les écrits danois et norvégiens du XVIIIe siècle. Le monstre, lui, a des ancêtres bien plus anciens, qu’il faut chercher sous d’autres noms.

Le kraken dans les sources nordiques médiévales : hafgufa et lyngbakr

Avant de s’appeler kraken, la grande bête des profondeurs portait le nom de hafgufa, que l’on peut traduire par « vapeur de mer » ou « brume marine ». Deux sources principales en parlent.

Le Miroir royal, premier portrait du monstre

Rédigé en Norvège vers le milieu du XIIIe siècle, le Konungs skuggsjá (le Miroir royal) est un traité éducatif destiné à un jeune homme. Il contient une étonnante description des mers du Nord, de ses baleines et de ses phénomènes. L’auteur y présente le hafgufa comme la plus grande créature de l’océan. Selon lui, l’animal se nourrit en ouvrant une gueule gigantesque et en relâchant une substance qui attire les poissons, avant de refermer brusquement ses mâchoires sur eux. Il ajoute, avec une prudence remarquable pour l’époque, que ces bêtes sont très rares et qu’il n’en existerait peut-être que deux.

Les sagas légendaires et l’île vivante

La saga d’Örvar-Oddr, récit islandais plus romanesque, met en scène le hafgufa ainsi que le lyngbakr, littéralement « dos de bruyère ». Ce dernier est un monstre si ancien et si immobile que la végétation pousse sur son échine, au point que des marins débarquent dessus en pensant atteindre une terre. Ce motif de l’île qui plonge sous les pieds des navigateurs se retrouve ailleurs en Europe, notamment dans la légende de saint Brendan et son poisson-île. Il deviendra le trait le plus célèbre du kraken.

Erik Pontoppidan et l’âge d’or du kraken au XVIIIe siècle

L’homme qui fait entrer le kraken dans l’imaginaire européen est Erik Pontoppidan, évêque luthérien de Bergen. Dans son Histoire naturelle de la Norvège, publiée en danois en 1752 et 1753 puis traduite en anglais, il rassemble les témoignages de pêcheurs et consacre au kraken un long passage.

Sa description a marqué les esprits pour des générations :

  • le dos de l’animal mesurerait environ un mille et demi anglais de circonférence, soit plus de deux kilomètres ;
  • lorsqu’il remonte, il ressemble à un chapelet d’îlots, d’où émergent des bras comparables à des mâts de navire ;
  • les pêcheurs savent qu’il se trouve sous eux quand la profondeur diminue anormalement et que le poisson devient très abondant ;
  • le vrai danger ne vient pas d’une attaque, mais du tourbillon provoqué quand la bête redescend, capable d’aspirer une embarcation.

Pontoppidan n’invente rien de toutes pièces : il compile la tradition orale de la côte norvégienne en se voulant naturaliste. À la même période, le grand classificateur Carl von Linné aurait mentionné une créature de ce genre, sous le nom de Microcosmus, dans la première édition de son Systema Naturae en 1735, avant de l’écarter des éditions suivantes.

En France, le naturaliste Pierre Denys de Montfort pousse le sujet encore plus loin au début du XIXe siècle. Dans son ouvrage sur les mollusques, il décrit un « poulpe colossal » et publie une gravure restée fameuse, où une pieuvre géante enlace un trois-mâts. Ses affirmations, jugées excessives, finiront par nuire à sa réputation scientifique, mais l’image du kraken à tentacules est née.

À quoi ressemble le kraken ? Description et représentations du monstre marin

Il n’existe pas une seule apparence du kraken, mais plusieurs couches qui se sont superposées au fil du temps. Les textes médiévaux décrivent une masse plutôt proche d’une baleine ou d’un poisson démesuré. Chez Pontoppidan, la créature devient une sorte d’île vivante dotée de bras. À partir de Montfort, elle prend la forme d’un céphalopode, pieuvre ou calmar, et c’est cette version qui domine aujourd’hui.

Les cartes marines de la Renaissance ont aussi joué un rôle. La Carta Marina d’Olaus Magnus, publiée en 1539, couvre les mers scandinaves de serpents, de baleines cornues et de monstres attaquant des navires. Ces illustrations, reprises dans son Histoire des peuples septentrionaux en 1555, ont nourri pendant des siècles l’idée que les eaux du Nord grouillaient de bêtes redoutables. Aucune d’elles ne porte le nom de kraken, mais elles ont préparé le terrain visuel du mythe.

Le kraken existe-t-il ? Ce que révèle le calmar géant

La question revient sans cesse, et la réponse tient en deux temps. Un animal de la taille d’une île n’a jamais existé et ne pourrait pas exister : aucune créature marine connue n’approche de telles dimensions. En revanche, les océans abritent bel et bien des céphalopodes gigantesques, longtemps restés invisibles car ils vivent dans les profondeurs.

Le calmar géant, Architeuthis dux, a été décrit scientifiquement par le zoologiste danois Japetus Steenstrup en 1857, justement en s’appuyant sur des restes échoués et sur la tradition du kraken. Quelques années plus tard, en 1861, l’équipage de l’aviso français Alecton tente de hisser à bord un énorme calmar près de Tenerife. Seul un morceau de la queue sera récupéré, mais l’épisode fait grand bruit et inspire Jules Verne pour Vingt mille lieues sous les mers.

Critère Kraken (légende) Calmar géant Calmar colossal
Taille annoncée Plus de deux kilomètres de tour selon Pontoppidan Environ 12 à 13 mètres tentacules compris pour les plus grandes femelles Un peu moins long, mais bien plus massif, autour de 500 kg pour le plus gros spécimen connu
Zone associée Côtes de Norvège et d’Islande Tous les océans, généralement entre 300 et 1 000 mètres de profondeur Océan Austral, autour de l’Antarctique
Première attestation XIIIe siècle sous le nom de hafgufa, XVIIIe siècle sous le nom de kraken Décrit en 1857 Décrit en 1925
Observation vivante Aucune Photographié en 2004, filmé dans son milieu en 2012 Premier film d’un jeune individu dans son milieu en 2025

Plusieurs indices expliquent comment de vrais animaux ont pu alimenter la légende. Les carcasses de calmars flottant en surface, parfois à moitié décomposées, prennent l’aspect d’une masse informe hérissée de bras. Les cachalots, grands prédateurs de ces céphalopodes, portent sur la peau des cicatrices circulaires laissées par les ventouses, preuves visibles de combats livrés dans l’obscurité. Enfin, l’œil du calmar géant, l’un des plus grands du règne animal avec un diamètre proche de celui d’un ballon de football, a de quoi frapper l’imagination de n’importe quel pêcheur.

Il faut ajouter des phénomènes naturels comme les bancs de poissons très denses, les remous liés aux courants ou les îlots de végétation flottante. Le récit du kraken ressemble ainsi à une synthèse : quelques observations réelles, beaucoup d’interprétation et la peur légitime de marins confrontés à une mer qu’ils ne pouvaient pas sonder.

Le kraken et les Vikings : ce qui relève vraiment de leur imaginaire marin

Associer le kraken aux drakkars est devenu un réflexe, en particulier dans les jeux vidéo et les séries. Historiquement, le lien est indirect. Les navigateurs scandinaves du VIIIe au XIe siècle connaissaient sans doute des récits de bêtes gigantesques, puisque le hafgufa apparaît dans des textes rédigés quelques générations après eux. Mais leur mythologie marine s’organise surtout autour d’autres figures.

La plus impressionnante est Jörmungandr, le serpent de Midgard, enfant de Loki, si long qu’il encercle le monde des hommes en se mordant la queue. Thor tente de le pêcher lors d’une expédition avec le géant Hymir, et les deux adversaires s’entretuent au Ragnarök. Les eaux appartiennent aussi au géant Ægir et à son épouse Rán, qui ramasse les noyés dans son filet. Pour un marin viking, la mort en mer avait donc un visage précis, et ce n’était pas celui d’une pieuvre.

Le kraken peut néanmoins être vu comme un héritier tardif de cet univers : il conserve la démesure, la menace venue des profondeurs et l’idée d’une mer vivante qui dépasse l’homme. C’est sans doute pour cette raison qu’il s’intègre si naturellement à l’esthétique nordique moderne, des tatouages aux bijoux en passant par la décoration.

Du poème de Tennyson à Pirates des Caraïbes : le kraken dans la culture populaire

Au XIXe siècle, le monstre quitte les traités d’histoire naturelle pour la littérature. En 1830, le poète anglais Alfred Tennyson publie The Kraken, un court poème où la créature dort depuis des âges au fond de l’abîme et ne doit remonter qu’à la fin des temps, pour mourir à la surface. Herman Melville évoque lui aussi le grand calmar dans Moby Dick, et Jules Verne fait affronter au Nautilus une troupe de céphalopodes géants dans l’une des scènes les plus célèbres de son roman.

Le cinéma achève de fixer l’image. En 1981, Le Choc des Titans place le kraken dans un décor de mythologie grecque, avec la réplique « Libérez le kraken ! », reprise dans la nouvelle version de 2010. Le mélange est historiquement incohérent, mais il a rendu la formule culte. En 2006, Pirates des Caraïbes : le Secret du coffre maudit en fait l’arme de Davy Jones, capable de broyer un navire entier. Depuis, le kraken est partout : jeux vidéo, jeux de plateau, noms de marques et clubs sportifs.

Pour qui s’intéresse aux légendes vikings, l’essentiel est de garder en tête cette chronologie : une bête marine évoquée au Moyen Âge, un nom fixé au siècle des Lumières, puis une silhouette à tentacules imposée par la science naissante et le divertissement. Connaître ces étapes permet d’apprécier le mythe sans le confondre avec la mythologie nordique ancienne.

Le kraken est-il un dieu de la mythologie nordique ?

Non. Le kraken n’appartient pas au panthéon nordique et n’apparaît ni dans l’Edda poétique ni dans l’Edda de Snorri Sturluson. C’est une créature du folklore marin norvégien, dont le nom s’est imposé bien après la fin de l’âge viking.

Quelle est la différence entre le kraken et Jörmungandr ?

Jörmungandr est un serpent cosmique de la mythologie, fils de Loki, qui entoure le monde et combat Thor lors du Ragnarök. Le kraken est un animal légendaire des côtes norvégiennes, sans rôle divin ni lien avec la fin du monde dans les sources scandinaves.

D’où vient l’expression « Libérez le kraken » ?

Elle provient du film Le Choc des Titans de 1981, où Zeus ordonne de lâcher le monstre contre la ville d’Argos. La réplique, reprise dans le remake de 2010, est devenue un mème, alors que le kraken n’a rien à voir avec la mythologie grecque.

Quelle taille atteint le plus grand calmar connu ?

Les plus grandes femelles de calmar géant mesurent environ 12 à 13 mètres tentacules compris. Le calmar colossal est un peu moins long mais beaucoup plus lourd, avec un spécimen record proche de 500 kg pêché en 2007 dans l’océan Austral.

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