Aucun instrument solaire n’a jamais été retrouvé à bord d’un navire de l’âge viking (793-1066). La navigation solaire chez les Vikings repose sur un fragment de bois de 7 cm exhumé en 1948 au Groenland, trois mentions écrites postérieures de deux siècles et un cristal tiré d’une épave de 1592. Les laboratoires de Rennes et de Budapest ont démontré que la pierre de soleil et le compas solaire fonctionnent ; personne n’a démontré qu’un équipage s’en est servi. Ce qui est sûr, c’est la route tenue à latitude constante grâce à la hauteur du soleil, consignée dans les instructions de route islandaises.
Ce que l’on a vraiment trouvé : trois indices, aucun à bord d’un drakkar
Les navires vikings fouillés n’ont livré aucun instrument d’orientation. Ni Oseberg (enfoui en 834), ni Gokstad (vers 900), ni les cinq épaves de Skuldelev coulées vers 1070 dans le fjord de Roskilde ne contiennent de disque, de cadran ou de cristal. Le dossier se réduit à des objets trouvés à terre ou bien plus tard, et à des textes postérieurs à l’âge viking.
| Indice | Lieu et date | Ce qu’il prouve | Ce qu’il ne prouve pas |
|---|---|---|---|
| Disque d’Uunartoq (bois, 70 mm, 16 ou 17 encoches) | Couvent du fjord d’Uunartoq, Groenland ; contexte XIe-XIIIe s. ; trouvé en 1948 | Des Norrois gravaient lignes et encoches régulières sur un disque à trou central | Qu’il servait en mer, ni même à s’orienter |
| Mentions du sólarsteinn | Saga de saint Óláfr, Hrafns saga (manuscrits du XIIIe s.) | Les Islandais connaissaient une « pierre de soleil » assez précieuse pour être offerte par un évêque | Son minéral, son usage, tout emploi à bord |
| Inventaires d’églises | Islande et Allemagne, XIVe-XVIe s. | Des sólarsteinar existaient comme objets de trésor | Leur fonction : aucune description |
| Cristal d’Aurigny (spath d’Islande) | Épave d’un navire anglais perdu en 1592, Alderney | Un cristal polarisant voyageait avec des instruments de navigation | Un usage viking : il arrive 526 ans après 1066 |
| Fragments de Wolin et de Truso | Pologne, comptoirs de la Baltique | D’autres objets de bois gradués circulaient dans le monde nordique | Leur lecture comme compas solaire, contestée |
Aucune ligne ne réunit les trois conditions d’une preuve : un instrument, daté de l’âge viking, trouvé dans un contexte maritime. Chaque découverte coche une case, jamais trois.
Le disque d’Uunartoq : un fragment de 7 cm, trois lectures concurrentes
L’archéologue danois C. L. Vebæk dégage en 1948, dans les ruines d’un couvent bénédictin de l’établissement de l’Est groenlandais, un demi-disque de bois de 70 mm percé d’un trou central. Sa tranche porte 16 encoches triangulaires (17 selon l’équipe hongroise de 2013), soit 32 positions sur le disque complet, comme une rose des vents. Sa face porte une courbe et une ligne droite gravées, reprises plusieurs fois au couteau.
Lecture 1 : un compas solaire à gnomon
Søren Thirslund et Vebæk y voient un compas solaire. Une tige plantée au centre, le gnomon, projette une ombre ; la veille du départ, le pilote marque la pointe de l’ombre à intervalles réguliers, ce qui trace la courbe, et la ligne droite indique l’équinoxe. En mer, il tourne le disque jusqu’à ce que l’ombre touche la courbe : l’encoche alignée sur la proue donne le cap.
Ce compas ne fonctionne qu’à deux conditions : rester à la latitude du tracé, autour de 61° N sur la route Norvège-Shetland-Féroé-Groenland, et s’en servir dans les jours qui suivent. La déclinaison du soleil change chaque jour ; la courbe devient fausse en une à deux semaines, un peu moins vite autour du solstice d’été. Un disque unique ne sert pas toute une saison.
Lecture 2 : un instrument de midi local et de latitude
En 2013, Balázs Bernáth et l’équipe de Gábor Horváth (université Eötvös Loránd, Budapest) proposent dans les Proceedings of the Royal Society A une autre fonction : repérer le midi local, quand l’ombre est la plus courte, et contrôler la latitude. Leur reconstitution atteint une résolution de 0,1°, soit un écart détectable dès 6 milles nautiques (11 km). Ils relèvent pourtant des erreurs de plusieurs degrés dans les lignes gravées de l’original.
Lecture 3 : une planche de crépuscule
En mars 2014, la même équipe publie dans la même revue (vol. 470, article 20130787) la « twilight board ». Complété par un bâton d’ombre et des pierres de soleil, le disque indique alors le nord après le coucher du soleil, avec une erreur de 4° en essai de terrain, comparable à une boussole de poche. Trois fonctions pour un même fragment, en partie chez les mêmes auteurs : l’objet ne dit pas lui-même à quoi il servait.
D’autres chercheurs vont plus loin. Filipowiak (International Journal of Nautical Archaeology, 2020) étend la lecture « compas solaire » aux pièces de Wolin et de Truso. À l’inverse, Roger Torrenti conclut la même année, dans Cadran-Info n° 41, que le compas solaire viking relève davantage du mythe que du fait.
La pierre de soleil : trois mentions dans les textes, aucune en mer
Régis Boyer, spécialiste français des sagas, ne recense que trois occurrences du sólarsteinn dans son article de Nordiques (n° 29, 2015) intitulé « Un mythe à détruire : les Vikings et la boussole ».

- La saga de saint Óláfr : par temps de neige, le roi et Sigurðr localisent le soleil invisible avec une pierre. La scène se passe à terre, et Boyer y lit un embellissement tardif destiné à grandir le roi saint.
- La Hrafns saga Sveinbjarnarsonar : l’évêque Guðmundr offre à Hrafn un étalon et un sólarsteinn ; après le meurtre de Hrafn en 1213, la pierre est jetée sur le rivage, « semblable à tout autre galet ». Un cadeau de prestige, pas un outil de bord.
- La tradition latine issue de Pline et un texte anglais de 1256 sur une solis gemma qui renvoie des rayons « comme le soleil » : une pierre lumineuse, sans fonction de direction.
Les inventaires d’églises islandaises et allemandes des XIVe-XVIe siècles listent aussi des pierres de soleil parmi les objets du trésor, sans dire ce qu’elles font. Aucun texte ne montre un pilote sortant une pierre pour fixer son cap.
Le principe optique : pourquoi l’hypothèse tient physiquement
En 1967, l’archéologue danois Thorkild Ramskou identifie le sólarsteinn à un minéral polarisant. La lumière du ciel est polarisée selon un motif centré sur le soleil, même derrière des nuages fins ou après le coucher. Trois minéraux nordiques révèlent ce motif à l’œil nu :
- le spath d’Islande, calcite biréfringente : il dédouble l’image d’un point, et les deux images ont la même intensité quand le cristal vise le soleil ;
- la cordiérite, pléochroïque : elle passe du jaune pâle au bleu-violet selon l’angle de la lumière polarisée ;
- la tourmaline, qui s’assombrit et s’éclaircit en tournant.
Le spath d’Islande se ramasse dans l’est de l’Islande, au gisement d’Helgustaðir. La théorie arrive tard : Erasmus Bartholin décrit la double réfraction en 1669, Étienne Malus nomme la polarisation en 1808. Un marin n’avait pas besoin de théorie pour constater l’effet, mais aucun texte médiéval ne décrit ce geste.
Le cristal d’Aurigny : la seule pierre trouvée à bord, cinq siècles trop tard
L’épave d’un navire anglais coulé en 1592 au large d’Alderney (Aurigny), repérée à la fin des années 1970, a livré un bloc de calcite blanchi par la mer. Steve Wright, de l’Alderney Maritime Trust, l’a remonté près d’une paire de compas à pointes, l’outil du pilote qui reporte les distances sur la carte. La spectroscopie confirme le spath d’Islande. En mars 2013, Guy Ropars et Albert Le Floch (université de Rennes 1) publient que ce cristal donne l’azimut du soleil à ±1°, même sous l’horizon.
Leur explication : sur un navire armé de canons, la masse de fer fausse le compas magnétique de 10 à 20°, et le cristal sert de référence de secours. C’est la seule pierre de soleil trouvée dans un contexte maritime, et elle est élisabéthaine. Elle prouve que des pilotes du XVIe siècle connaissaient l’usage du spath ; elle ne dit rien des équipages partis de Norvège vers l’an 1000.
Ce que prouvent les expériences : la faisabilité, pas l’usage
Ropars et Le Floch montrent en 2011 que le spath d’Islande, utilisé comme dépolariseur, donne la direction du soleil à quelques degrés près jusqu’au crépuscule. L’équipe hongroise mesure la polarisation du ciel arctique par temps couvert et brumeux, puis compare calcite, cordiérite et tourmaline.
Son travail le plus cité est une simulation : 3 600 traversées virtuelles de trois semaines entre la Norvège et le Groenland, 2 500 km de mer ouverte, avec une météo réaliste. Si l’équipage recale son cap au cristal au moins toutes les 3 heures, il arrive en vue du Groenland dans 92 à 100 % des cas.
Notre conseil de lecture : quand un article affirme que « les scientifiques ont prouvé que les Vikings utilisaient la pierre de soleil », remplacez « utilisaient » par « pouvaient utiliser ». Ces études sont des expériences d’optique et des modèles numériques : elles démontrent qu’un outil marche, pas qu’il a été embarqué.
Comment les Vikings tenaient réellement leur cap
Le soleil guidait bien les marins nordiques, par une méthode attestée : la navigation à latitude constante. On rejoint la latitude de la destination le long de la côte, puis on tient le cap plein ouest en vérifiant chaque midi que le soleil culmine à la même hauteur. Bergen (60,4° N), le nord des Shetland (60,3° N) et la pointe sud du Groenland (59,8° N) sont presque alignés.

Les instructions de route du Hauksbók
La version du Landnámabók copiée dans le Hauksbók au début du XIVe siècle donne la route du Groenland sans instrument. Partir de Hernar, près de Bergen, et faire voile plein ouest vers Hvarf. Passer assez au nord des Shetland pour ne les voir que par temps très clair. Passer assez au sud des Féroé pour que la mer arrive à mi-pente des montagnes, assez au sud de l’Islande pour en voir les oiseaux et les baleines.
Ce sont des repères de latitude et de distance, lisibles à l’œil nu. C’est cette route qu’empruntent les colons du Groenland fondé par Éric le Rouge en 985, dont la collection Éric le Rouge reprend l’univers.
Le soleil mesuré, pas seulement suivi
Au XIIe siècle, l’Islandais Oddi Helgason, dit Stjörnu-Oddi, consigne dans l’Oddatala les dates des solstices et la course annuelle du soleil à quelques jours près. Les Norrois observaient donc méthodiquement hauteur et azimut solaires. L’étoile Polaire sert peu : vers l’an 1000, elle se trouve à 6 ou 7° du pôle, et de mai à août les nuits restent claires au-dessus de 60° N, pendant toute la saison des traversées.
Les repères naturels et la hantise du brouillard
Le reste relève de l’expérience transmise oralement : houle, oiseaux de mer, baleines, algues dérivantes, nuages accrochés aux terres encore invisibles, et le byrr, le vent favorable. Les sagas nomment l’échec : la hafvilla, l’équipage qui a perdu toute notion de direction. En 986, Bjarni Herjólfsson dérive plusieurs jours dans le brouillard, aperçoit des terres inconnues et ne retrouve le Groenland qu’en longeant la côte.
L’année précédente, sur les 25 navires partis d’Islande avec Éric le Rouge, 14 seulement arrivent. Ces pertes expliquent aussi les marges de vivres embarquées, détaillées dans notre article sur ce que mangeaient les marins vikings en expédition.
Le silence des sagas pèse lourd : dans le seul récit précis d’un équipage perdu en mer, celui de Bjarni, personne ne sort de pierre de soleil. Régis Boyer en tire la conclusion la plus tranchée : avec un instrument d’orientation fiable, les Vikings « auraient fait le tour du monde ».
Vegvisir, compas solaire, pierre de soleil : démêler le symbole de l’instrument
La confusion la plus répandue mélange trois choses. Le Vegvisir, dit « boussole viking », est un signe magique tiré du manuscrit islandais Huld, compilé vers 1860 : il protège le voyageur, il ne mesure rien. Le leiðarsteinn, la « pierre qui guide », désigne la boussole magnétique, attestée en Scandinavie au XIIIe siècle selon l’historien J. H. P. Barfod. Le sólarsteinn reste un objet réel mais énigmatique.
L’histoire du premier, de ses origines à sa diffusion moderne, est retracée dans notre page sur le Vegvisir et ses origines. Pour vérifier une affirmation sur la navigation solaire viking, posez ces quatre questions :
- Date : l’indice appartient-il à l’âge viking (793-1066) ? Le disque d’Uunartoq est en limite, les sagas arrivent 150 à 250 ans après, le cristal d’Aurigny 526 ans.
- Contexte : vient-il d’un navire ? Aucun, sauf le cristal de 1592.
- Nature : découverte ou reconstitution ? Les 4°, les ±1° et les 92 % sont des résultats de laboratoire.
- Source : la méthode figure-t-elle dans un texte norrois ? Seule la navigation à latitude, dans le Hauksbók.
Ce tri rend au soleil sa place réelle chez les Nordiques : un repère quotidien, mesuré chaque midi, plus qu’un instrument secret. Le collier viking soleil et Vegvisir associe d’ailleurs ces deux registres, l’astre qui guidait réellement et le signe de protection.
