Erik le Rouge est l’explorateur viking qui a ouvert le Groenland aux colons nordiques. Né en Norvège vers 950 et banni d’Islande après une série de meurtres, il passe trois ans à reconnaître une terre presque inconnue. Il revient vers 985 avec une flotte de colons et fonde une communauté qui tiendra près de cinq siècles. Les sagas islandaises le montrent en chef brutal, habile et persuasif, et c’est son fils Leif qui atteindra l’Amérique du Nord. Voici l’essentiel de sa vie, les points encore débattus et les confusions à éviter.
- Nom : Eiríkr Thorvaldsson, en norrois Eiríkr rauði, francisé en Erik le Rouge.
- Origine : le Jæren, en Norvège, puis l’Islande, où sa famille part en exil.
- Exploit : premier colonisateur du Groenland, où il s’installe à Brattahlid.
- Dates : naissance vers 950 et mort vers 1003. Les historiens donnent ces deux repères avec prudence.
- Descendance : père de Leif Erikson, de Thorvald, de Thorstein et de Freydís.
Erik le Rouge en dates : de la naissance vers 950 à la mort vers 1003
Aucune pierre runique ni aucune chronique de son époque ne parle d’Erik de son vivant. Tout ce que l’on sait vient de textes islandais écrits environ deux siècles plus tard, d’où les fourchettes de dates. Le tableau ci-dessous reprend les repères retenus par la plupart des spécialistes.
| Période | Événement |
|---|---|
| Vers 950 (ou 940) | Naissance dans le Jæren, au sud-ouest de la Norvège |
| Vers 960 | Exil de son père Thorvald et installation de la famille à Drangar, en Islande |
| Vers 975 à 980 | Mariage avec Thjodhild et construction de la ferme d’Eiríksstaðir |
| Vers 982 | Bannissement de trois ans prononcé par l’assemblée de Thorsnes |
| 982 à 985 | Exploration de la côte sud-ouest du Groenland |
| 985 ou 986 | Départ de la flotte de colons et fondation de Brattahlid |
| Vers 1000 | Conversion de Leif au christianisme et expédition vers le Vinland |
| Vers 1003 | Mort d’Erik au Groenland (date discutée) |
Certaines encyclopédies préfèrent la fourchette 940 à 1010. Cet écart vient du calcul à rebours fait à partir de l’Íslendingabók d’Ari Thorgilsson. Ce texte situe le peuplement du Groenland « quatorze ou quinze hivers » avant la christianisation de l’Islande, survenue en 999 ou en 1000.
Qui était Erik le Rouge avant le Groenland ? Une jeunesse marquée par l’exil
Erik grandit dans le Jæren, une plaine côtière de Norvège. Son père, Thorvald Asvaldsson, y tue un homme et doit quitter le pays. La famille gagne l’Islande, mais les meilleures terres y sont déjà prises depuis plusieurs générations. Elle doit se contenter d’un domaine pauvre à Drangar, dans les Hornstrandir, une péninsule battue par les vents à l’extrême nord-ouest de l’île.
Une fois adulte, Erik épouse Thjodhild, issue d’une famille bien mieux établie, et s’installe plus au sud, dans la vallée du Haukadalur. Il y bâtit la ferme d’Eiríksstaðir. Une reconstitution en tourbe de cette ferme reçoit aujourd’hui les visiteurs. Selon la tradition, c’est là que naît Leif. À ce stade, rien ne distingue Erik des autres fermiers islandais ambitieux : ce sont ses querelles qui vont changer le cours de sa vie.
Le bannissement d’Erik le Rouge et la reconnaissance du Groenland vers 982
Le premier drame éclate dans le Haukadalur. Des esclaves d’Erik provoquent un glissement de terrain sur la ferme d’un voisin, et un parent de ce voisin, Eyjolf le Sale, les tue. Erik se venge en tuant Eyjolf, puis un certain Hrafn, connu pour ses duels. La communauté le chasse alors de la vallée.
Il s’installe sur l’île d’Öxney, dans le Breiðafjörður. Avant de partir, il avait confié à un voisin, Thorgest, ses piliers de siège. Ces poutres sculptées encadraient la place du maître de maison et avaient une forte valeur symbolique. Quand Erik vient les chercher, Thorgest refuse de les rendre. Erik les reprend de force, une poursuite s’engage et deux fils de Thorgest meurent dans le combat. L’assemblée de Thorsnes condamne alors Erik à trois ans de bannissement, la forme la plus légère de la mise hors-la-loi en Islande.
Erik ne veut pas rentrer en Norvège, où son nom n’a pas meilleure réputation. Il choisit l’inconnu. Au début du Xe siècle, un marin nommé Gunnbjörn Ulfsson, poussé hors de sa route par une tempête, avait aperçu des récifs et une côte à l’ouest de l’Islande. Erik part vers cette terre. Il longe la côte est, couverte de glaces, en fait le tour par le sud et trouve au sud-ouest des fjords profonds bordés d’herbe. Il y passe ses trois années d’exil :
- le premier hiver sur une île qu’il nomme Eiríksey ;
- les étés suivants à remonter les fjords, auxquels il donne son propre nom, comme l’Eiríksfjörður ;
- le repérage des pâturages, des abris naturels et des zones de chasse qui serviront aux futurs colons.
La saga mentionne aussi des restes de maisons, des morceaux de bateaux et des outils en pierre. Le Groenland avait donc déjà été habité par des peuples de l’Arctique plus anciens, ce que l’archéologie a confirmé depuis.
Quand Erik le Rouge met le vert en avant : la naissance du nom Groenland
De retour en Islande vers 985, Erik doit trouver des volontaires. Il appelle sa découverte Grœnland, la « terre verte ». L’Íslendingabók donne sa raison sans détour : les gens auraient plus envie d’y aller si le pays portait un beau nom. C’est sans doute l’une des plus anciennes opérations de communication connues en Europe.
Le nom n’est pourtant pas un simple mensonge. À cette époque, l’Atlantique Nord connaît l’optimum climatique médiéval, une période plus douce qui dure quelques siècles. Au fond des fjords du sud-ouest, l’été fait pousser une herbe épaisse, des saules nains et de petits bouleaux. Depuis ces vallées abritées, on ne voit pas l’immense calotte glaciaire qui couvre la plus grande partie de l’île.
La situation en Islande l’aide aussi. Un siècle après l’arrivée des premiers colons, les bonnes terres manquent, et une famine a marqué les esprits. Quand Erik repart, en 985 ou en 986, vingt-cinq navires le suivent. Seuls quatorze arrivent : les autres font demi-tour ou disparaissent en mer. On estime que quelques centaines de personnes débarquent cet été-là avec leur bétail.
Brattahlid et les deux établissements : l’explorateur viking devenu chef de colonie
Erik garde pour lui la meilleure terre, au fond de l’Eiríksfjörður : Brattahlíð, la « pente raide ». Le site correspond au village actuel de Qassiarsuk, dans le sud du Groenland. Il y règne sans titre royal, en grand propriétaire et en arbitre. Comme les chefs islandais, il tient son district par sa richesse, ses alliances et son poids dans les assemblées.
La colonie se divise vite en deux zones de taille très inégale.
| Établissement | Localisation actuelle | Taille estimée | Fin de l’occupation |
|---|---|---|---|
| Établissement de l’Est (Eystribyggð) | Région de Qaqortoq et de Narsaq | Plusieurs centaines de fermes, dont Brattahlid | XVe siècle |
| Établissement de l’Ouest (Vestribyggð) | Fjords autour de Nuuk | Une centaine de fermes environ | Milieu du XIVe siècle |
La vie de tous les jours repose sur l’élevage de vaches, de moutons et de chèvres, ainsi que sur la chasse au phoque et au caribou. Chaque été, des expéditions partent vers le nord, dans les terrains de chasse du Norðrsetur. Elles rapportent des défenses de morse, des cornes de narval, des fourrures et parfois des faucons blancs. Ces produits de luxe sont échangés contre ce qui manque sur place : le fer, le bois de construction et le grain. Dans cette économie où l’on ne fabrique aucune pièce, la valeur passe par l’ivoire, le drap de laine et le métal pesé, un système proche de celui que décrit notre dossier sur la monnaie viking.
Les longs hivers laissent du temps pour autre chose que le travail. Jeux de plateau comme le hnefatafl, récits, joutes verbales et paris occupaient les soirées dans les fermes nordiques. L’article Les divertissements des vikings, prémices des jeux de casino présente ces passe-temps et la place qu’y tenait le hasard.
Depuis 2017, le paysage agricole de Kujataa, qui comprend Qassiarsuk et ses ruines nordiques, est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Une maison longue et une petite église en tourbe y ont été reconstruites.
La famille d’Erik le Rouge et la route du Vinland
Erik et Thjodhild ont trois fils : Leif, Thorvald et Thorstein. Les sagas lui donnent aussi une fille, Freydís, peut-être née d’une autre union, dont la dureté rappelle celle de son père.
Vers 999, Leif se rend en Norvège à la cour du roi Olaf Tryggvason. Le roi le convertit au christianisme et lui demande de répandre la nouvelle religion au Groenland. Thjodhild se convertit et fait bâtir une petite église à quelque distance de la ferme. Erik, lui, reste fidèle aux anciens dieux. La saga raconte avec humour que sa femme refuse alors de partager son lit, ce qui l’irrite beaucoup.
L’aventure américaine commence par hasard. Vers 986, un marchand nommé Bjarni Herjólfsson, sorti de sa route, aperçoit à l’ouest des côtes couvertes de forêts mais ne débarque pas. Vers l’an 1000, Leif lui achète son navire pour aller voir. D’après la Saga des Groenlandais, Erik devait diriger l’expédition, mais il tombe de cheval en allant au bateau. Il y voit un mauvais présage et renonce : selon lui, il n’est pas fait pour découvrir d’autres terres. Leif part donc sans lui et décrit trois régions :
- Helluland, la « terre des pierres plates », sans doute l’île de Baffin ;
- Markland, la « terre des forêts », probablement le Labrador ;
- Vinland, la « terre de la vigne », plus au sud, dont l’emplacement exact est toujours discuté.
Thorvald y sera tué plus tard par des flèches tirées par les habitants du pays, que les Nordiques appellent Skrælingar. La preuve matérielle de ces voyages arrive en 1960, quand Helge et Anne Stine Ingstad découvrent le site de L’Anse aux Meadows, à Terre-Neuve. En 2021, une étude parue dans la revue Nature a montré que du bois coupé sur ce site avec des outils en métal avait été abattu en 1021. Les chercheurs ont obtenu cette date grâce à la trace d’une tempête solaire de 993 restée dans les cernes des arbres.
La mort d’Erik le Rouge vers 1003 et le destin de sa colonie
On ne connaît pas avec certitude la date de la mort d’Erik. La tradition la plus répandue la place vers 1003, à Brattahlid, pendant une épidémie qui aurait touché la colonie après l’arrivée d’un nouveau groupe de colons. D’autres auteurs la repoussent jusque vers 1010. Sa tombe n’a jamais été identifiée. Le cimetière fouillé autour de l’église de Thjodhild contenait plus d’une centaine de squelettes, mais rien ne permet d’y reconnaître un homme resté païen jusqu’à sa mort.
La colonie lui survit longtemps. Elle compte peut-être deux à trois mille habitants à son apogée, reçoit un évêque au XIIe siècle et garde des liens avec la Norvège. Puis elle disparaît peu à peu. Les historiens retiennent plusieurs causes plutôt qu’une seule :
- le refroidissement du Petit âge glaciaire, qui raccourcit la saison où pousse l’herbe ;
- la baisse de la demande en ivoire de morse, concurrencé en Europe par l’ivoire d’éléphant ;
- le manque de navires venus de Norvège après la peste noire ;
- des relations difficiles avec les Inuits de la culture de Thulé, arrivés par le nord ;
- le départ progressif des jeunes vers l’Islande ou la Scandinavie.
Le dernier document écrit qui parle de la colonie évoque un mariage célébré en 1408 dans l’église de Hvalsey. Les murs de pierre de cette église sont toujours debout.
Erreurs fréquentes sur Erik le Rouge et conseils pour s’y retrouver
Personnage populaire, Erik le Rouge est entouré de plusieurs idées reçues. Voici les plus répandues, avec ce que disent réellement les sources.
- « Il a découvert le Groenland. » Pas exactement. Gunnbjörn Ulfsson l’avait aperçu avant lui, et des peuples paléo-esquimaux y avaient vécu bien avant les Nordiques. Erik est le premier à l’explorer avec méthode et à le coloniser.
- « Il a atteint l’Amérique. » Non, c’est son fils Leif. D’après les sagas, Erik n’a jamais navigué plus à l’ouest que le Groenland.
- « Il portait un casque à cornes. » Aucun casque viking à cornes n’a été retrouvé. Cette image vient des costumes d’opéra du XIXe siècle.
Erik n’a jamais porté de couronne. Ragnar Lothbrok, lui, est décrit par la tradition comme un roi viking aux exploits hors du commun. Erik reste un chef de clan et un propriétaire terrien dont le pouvoir dépend de ses alliés. La comparaison montre aussi une autre différence : plusieurs textes islandais concordent sur l’existence d’Erik, alors que l’histoire de ragnar viking mélange personnages réels et pure invention littéraire.
Erik était violent, mais comme un fermier qui règle ses conflits par les armes, pas comme un combattant en transe. Les sagas ne le relient jamais aux guerriers-ours. Pour une berserker definition précise, il faut plutôt regarder les troupes d’élite des rois norvégiens.
Il reste une confusion plus récente, liée à la série Vikings. Dans la sixième saison, un marchand d’esclaves appelé Erik, joué par Eric Johnson, a fait croire à beaucoup de spectateurs qu’il s’agissait d’Erik le Rouge. Un média a même posé la question en mars 2021. Pourtant, rien dans le parcours du personnage ne correspond à la vie connue de l’explorateur. La série suivante, Vikings: Valhalla, sortie sur Netflix en 2022, montre Leif et Freydís comme les enfants d’Erik, en prenant de grandes libertés avec l’histoire.
Pour s’y retrouver, trois réflexes aident : lire les sagas elles-mêmes plutôt que leurs adaptations, donner une fourchette plutôt qu’une année précise pour chaque événement, et séparer ce que racontent les textes de ce que l’archéologie confirme.
Ce que les sagas laissent dans l’ombre sur Erik le Rouge
Certaines questions reviennent souvent chez ceux qui découvrent le personnage. Les réponses ci-dessous tiennent compte de l’état actuel des connaissances.
D’où vient le surnom « le Rouge » donné à Erik ?
Les textes ne l’expliquent jamais. L’hypothèse la plus courante renvoie à la couleur de ses cheveux ou de sa barbe, une façon habituelle de former les surnoms en norrois. Son goût pour la violence a parfois fait penser à un sens plus symbolique, mais aucune source ne le confirme.
Erik le Rouge est-il lui-même allé en Amérique ?
Non, selon les sagas. Il devait accompagner Leif vers l’an 1000, mais une chute de cheval l’a fait renoncer. Les voyages racontés dans les textes sont ceux de ses enfants, de sa belle-fille Gudrid et du second mari de celle-ci, Thorfinn Karlsefni.
Erik le Rouge est-il resté païen toute sa vie ?
C’est ce que disent les sagas. Il aurait accepté la conversion de sa femme et de son fils sans abandonner les dieux nordiques. Son cas montre que le passage du monde viking au christianisme, autour de l’an 1000, s’est fait progressivement.
Où voir aujourd’hui les lieux de vie d’Erik le Rouge ?
En Islande, la ferme reconstituée d’Eiríksstaðir, dans le Haukadalur, est ouverte à la visite pendant la saison touristique. Au Groenland, le village de Qassiarsuk conserve les ruines de Brattahlid, avec une maison longue et une chapelle reconstruites à l’identique. On y accède le plus souvent depuis l’aéroport de Narsarsuaq, sur l’autre rive du fjord.
Quels textes lire pour connaître la vie d’Erik le Rouge ?
Deux sagas du XIIIe siècle sont essentielles : la Saga d’Erik le Rouge et la Saga des Groenlandais, qui ne racontent pas toujours les faits de la même façon. On peut les compléter avec le Livre des Islandais d’Ari Thorgilsson et le Livre de la colonisation. En français, la traduction de Régis Boyer, publiée dans le volume Sagas islandaises de la Pléiade, reste une référence.
