Le mot blot désigne avant tout, pour les amateurs de culture nordique, le blót : le grand rituel sacrificiel des anciens Scandinaves. En vieux norrois, le verbe blóta signifie « sacrifier » ou « honorer par une offrande ». Lors d’un blót, une communauté abattait des animaux, aspergeait l’autel de leur sang, partageait la viande en banquet et levait des coupes à Odin, Njörd ou Freyr pour obtenir victoire, paix et bonnes récoltes. Ces fêtes rythmaient l’année, de l’entrée de l’hiver au retour des beaux jours. Le terme recouvre aussi d’autres réalités en France (une agence immobilière, un jeu de cartes, un instrument de marine) : nous les situons plus bas, mais cet article se concentre sur le rite viking.
- Définition : le blót est un sacrifice rituel nordique, offert aux dieux, aux elfes (álfar) ou aux puissances féminines protectrices (dísir).
- Déroulé : abattage d’animaux, aspersion du sang (hlaut), cuisson de la viande en chaudron, banquet et toasts sacrés.
- Calendrier : d’après Snorri Sturluson, trois sacrifices majeurs, à l’entrée de l’hiver, au cœur de l’hiver et à l’arrivée de l’été.
- Aujourd’hui : des groupes néopaïens célèbrent encore des blóts, avec des offrandes symboliques de boisson et de nourriture.
Le blót viking : définition, étymologie et sens du mot blot
Le substantif norrois blót dérive du verbe blóta, qui possède des cousins dans toutes les vieilles langues germaniques : le gotique blotan (« adorer »), le vieil anglais blōtan (« sacrifier ») ou le vieux haut allemand bluozan. Une idée reçue tenace rattache le mot à blóð, le sang. La plupart des linguistes rejettent ce lien : la ressemblance est frappante, mais les deux racines semblent distinctes. Le sang tenait certes une place centrale dans la cérémonie, sans que le nom du rite en provienne.
Le vocabulaire du sacrifice a laissé des traces durables. Le suédois ancien appelait novembre blotmånad, le « mois du sacrifice », moment où l’on abattait le bétail qu’on ne pourrait pas nourrir pendant l’hiver. L’abattage saisonnier, nécessité économique, se doublait donc d’une dimension sacrée : la viande qu’on allait de toute façon consommer était d’abord partagée avec les puissances divines.
Il faut aussi comprendre que le blót était un acte social autant que religieux. Le chef local, souvent un riche propriétaire ou un goði en Islande, recevait les fermiers, fournissait la salle et une partie des vivres. Participer, c’était affirmer son appartenance au groupe et sa loyauté. Refuser, c’était se placer en marge. La saga de Hákon le Bon, dans la Heimskringla, en donne une illustration savoureuse : ce roi élevé en chrétien en Angleterre dut présider des sacrifices pour ne pas perdre le soutien des paysans du Trøndelag. Quand il traça un signe de croix au-dessus de la coupe d’Odin, le jarl Sigurd expliqua à l’assemblée qu’il s’agissait du marteau de Thor. L’année suivante, à Mære, les fermiers l’obligèrent à goûter le bouillon et le foie de cheval.
Comment se déroulait un blót : sang, chaudrons et coupes levées
Le récit le plus détaillé provient encore de Snorri Sturluson, qui décrit le sacrifice organisé à Hlaðir par le jarl Sigurd. Rédigé au XIIIe siècle, il doit être lu avec prudence, mais il recoupe d’autres indices. Les grandes étapes se laissent reconstituer ainsi :
- La convocation. Tous les fermiers des environs se rendaient au lieu de culte en apportant les provisions nécessaires, en particulier la bière, pour la durée de la fête.
- L’abattage. On sacrifiait du bétail et surtout des chevaux, animaux prestigieux. Le porc et le sanglier étaient liés à Freyr, le bouc à Thor.
- Le hlaut. Le sang recueilli dans des bols (hlautbollar) était projeté à l’aide de rameaux (hlautteinar) sur l’autel, sur les parois du temple, à l’intérieur comme à l’extérieur, et sur les participants eux-mêmes.
- Le banquet. La viande cuisait dans des chaudrons suspendus au-dessus de feux allumés au milieu de la salle, puis chacun en recevait sa part.
- Les toasts. Le maître de la fête bénissait les coupes. On buvait d’abord à Odin pour la victoire et la puissance du roi, ensuite à Njörd et Freyr « pour une bonne année et la paix » (til árs ok friðar), puis la coupe du bragafull, accompagnée de vœux solennels, et enfin des coupes de mémoire (minni) en l’honneur des parents défunts.
Manger du cheval devint d’ailleurs, après la christianisation, le marqueur par excellence du paganisme. Lors de la conversion de l’Islande, vers l’an 1000, le compromis adopté à l’Althing toléra provisoirement cette consommation ainsi que les sacrifices pratiqués en privé, à condition qu’ils restent discrets.
Une fête de cette importance se préparait aussi physiquement. Les Scandinaves accordaient plus de soin à leur apparence que ne le laisse croire leur image de barbares hirsutes : peignes en bois de cervidé, bains réguliers, cheveux soignés, comme le montre notre dossier viking hygiene consacré aux gestes du quotidien. Pour l’occasion, les familles aisées sortaient leurs plus beaux vêtements, et chaque couleur viking racontait quelque chose du rang de celui qui la portait : le rouge de la garance ou le bleu de la guède coûtaient cher, ce que détaille notre article sur la couleur viking et les teintures naturelles.
Le calendrier des blóts : vetrnætr, jól, dísablót et sigrblót
Dans la Ynglinga saga, Snorri attribue à Odin lui-même l’institution de trois sacrifices : l’un à l’approche de l’hiver pour une bonne année, un deuxième en plein hiver pour la croissance des récoltes, le dernier au début de l’été pour la victoire. Les autres sources ajoutent des fêtes plus spécialisées. Le tableau ci-dessous rassemble les principales.
| Fête | Période | Destinataires et but | Principales sources |
|---|---|---|---|
| Vetrnætr (nuits d’hiver) | Mi-octobre, entrée de l’hiver | Bonne année, fertilité, souvent associée aux dísir et aux ancêtres | Sagas islandaises, Ynglinga saga |
| Álfablót | Fin de l’automne | Elfes et esprits du domaine, rite familial fermé aux étrangers | Poème Austrfararvísur de Sigvatr Þórðarson |
| Jólablót (Yule) | Milieu de l’hiver | Croissance, paix, mémoire des défunts | Heimskringla, saga de Hákon le Bon |
| Dísablót | Fin de l’hiver, avec la grande foire de Dísting à Uppsala | Dísir, puissances féminines protectrices des lignées | Ynglinga saga, saga de saint Olaf |
| Sigrblót | Début de l’été | Victoire, succès des expéditions et des combats | Ynglinga saga |
| Grand blót d’Uppsala | Tous les neuf ans, au printemps | Fête collective de toute la Suède autour du temple | Adam de Brême, vers 1075 |
Ce calendrier n’avait rien d’uniforme. Les dates variaient d’une région à l’autre, et les auteurs qui nous les transmettent écrivaient souvent un ou deux siècles après la conversion. L’álfablót offre un témoignage plus direct : le scalde Sigvatr raconte qu’au cours d’un voyage en Suède, vers 1019, on lui refusa l’entrée de plusieurs fermes parce qu’un sacrifice aux elfes s’y déroulait. Une femme le chassa même en le traitant de malheureux. Cette anecdote montre un culte domestique, pratiqué entre soi, très éloigné des grandes cérémonies royales.
Le jól mérite une mention à part. Hákon le Bon aurait fixé sa célébration à la date du Noël chrétien, ce qui explique que le mot survive dans le scandinave moderne (jul) pour désigner Noël. Le jambon de fête et certaines traditions de la période gardent peut-être un écho lointain du sanglier offert à Freyr, sans qu’on puisse établir une continuité directe.
Où pratiquait-on le blót ? Temples, autels de pierre et bois sacrés
Les textes emploient plusieurs mots pour les lieux de culte. Le hof désigne une grande salle où l’on sacrifiait et festoyait, souvent la demeure du chef elle-même. Le hörgr était un autel ou un amas de pierres, parfois à ciel ouvert. Le vé indique un espace consacré, que l’on retrouve dans des toponymes comme Odense, « le sanctuaire d’Odin ». Enfin, le lundr était un bosquet sacré, à l’image de celui qu’Adam de Brême décrit à côté du temple d’Uppsala.
L’archéologie a profondément nuancé l’image d’un « temple » séparé de la vie ordinaire. À Uppåkra, en Scanie, les fouilles ont dégagé un petit bâtiment de culte reconstruit plusieurs fois sur des siècles, entouré d’offrandes d’armes et d’objets précieux. À Hofstaðir, dans le nord de l’Islande, une grande halle a livré des dizaines de crânes de bovins, sans doute exposés après des sacrifices successifs. Sous l’église de Frösön, en Suède centrale, une souche de bouleau était entourée d’ossements d’ours, d’élans, de porcs et de bovins : un arbre sacré sur lequel on suspendait probablement les offrandes, recouvert plus tard par l’édifice chrétien.
Sacrifices humains au blót : ce que disent réellement les sources
C’est la question qui fascine le plus, et celle qui exige le plus de rigueur. Adam de Brême affirme qu’à Uppsala, tous les neuf ans, on sacrifiait neuf mâles de chaque espèce, hommes compris, dont les corps étaient pendus dans le bois sacré. Un demi-siècle plus tôt, l’évêque Thietmar de Mersebourg rapportait qu’à Lejre, au Danemark, 99 hommes et autant de chevaux, de chiens et de coqs étaient offerts selon le même rythme.
Ces deux auteurs étaient des clercs chrétiens hostiles au paganisme, qui n’avaient pas assisté aux faits et s’appuyaient sur des témoignages indirects. Le chiffre neuf, sacré dans la cosmologie nordique, rend leurs récits cohérents avec la mythologie mais ne prouve pas leur exactitude. La pendaison renvoie à Odin, le dieu qui s’est lui-même suspendu à l’arbre du monde pour obtenir les runes. La Ynglinga saga raconte aussi que les Suédois sacrifièrent leur roi Dómaldi après plusieurs années de famine, un épisode légendaire plus que historique.
Le consensus actuel est nuancé : des sacrifices humains ont probablement existé, mais à titre exceptionnel, lors de crises graves ou de grandes fêtes royales. Le blót ordinaire, celui que vivaient la plupart des Scandinaves, était un sacrifice animal suivi d’un repas. Les morts accompagnant certaines funérailles, comme celle décrite par Ibn Fadlan chez les Rus de la Volga en 922, relèvent d’un autre contexte rituel.
Blot, blót et homonymes : immobilier, jeu de plis, marine et patronyme
Sur Google, la recherche « blot » mélange des univers qui n’ont rien en commun. Voici les principaux sens que vous croiserez.
| Forme | Domaine | Ce que désigne le mot |
|---|---|---|
| Blót | Religion nordique ancienne | Sacrifice rituel aux dieux, aux elfes ou aux dísir, sujet de cet article |
| Blot (marine) | Navigation ancienne | Pièce de bois lestée, élément du loch, jetée à la mer pour estimer la vitesse du navire |
| Blot (jeu) | Jeu de société | Jeu de plis pour 2 à 5 joueurs édité par Palladis Games |
| Blot Immobilier | Immobilier | Groupe rennais créé en 1968, présent dans l’Ouest, dont la devise rappelle que la pierre passe pour une valeur refuge, alors que « chez Blot nous pensons que c’est l’humain » |
| Yves Blot et autres porteurs du nom | Patronyme | Nom de famille français, porté notamment par le haut fonctionnaire et homme politique Yves Blot, cofondateur du Club de l’Horloge, ou par des professionnels homonymes |
| Blot (anglais) | Langue anglaise, biologie | Tache, en particulier d’encre (le buvard se dit blotting paper), et technique de laboratoire comme le Western blot |
Pour obtenir des résultats précis, le plus simple consiste à préciser la requête : « blót viking » ou « blot rituel » pour la mythologie, « blot immobilier » pour l’agence, « jeu blot » pour le jeu de cartes. Taper le ó accentué aide aussi les moteurs à reconnaître le terme norrois.
Le blót aujourd’hui : renouveau païen, bijoux et imaginaire nordique
Le rite n’a pas disparu avec les Vikings. En Islande, l’Ásatrúarfélagið, fondé en 1972 autour du poète Sveinbjörn Beinteinsson, a été reconnu comme religion officielle dès l’année suivante. Des associations comparables existent en Norvège, en Suède, au Danemark et, à plus petite échelle, en France. Leurs blóts reprennent la structure ancienne (invocation, offrande, coupes partagées), mais les offrandes sont presque toujours symboliques : hydromel versé sur la terre ou dans le feu, pain, fruits, objets façonnés à la main.
Un point de prudence s’impose pour quiconque voudrait organiser une célébration chez soi : en France, l’abattage d’animaux hors d’un cadre autorisé est strictement encadré par la réglementation. Les groupes sérieux s’en tiennent à des offrandes végétales ou liquides, ce qui respecte à la fois la loi et l’esprit de partage du rite.
Les objets rituels nourrissent aussi l’imaginaire contemporain. La Eyrbyggja saga évoque un anneau de bras posé sur l’autel du temple, rougi du sang du sacrifice, que le goði portait aux assemblées et sur lequel on prêtait serment. Cette tradition du bijou chargé de sens se prolonge dans les parures actuelles : le bracelet dragon, par exemple, puise dans la symbolique des serpents et des monstres nordiques, que nous décryptons dans notre article sur la signification du bracelet dragon.
Comparer le blót à d’autres traditions européennes éclaire sa singularité. Les Balkans ont, eux aussi, leurs créatures liées au cycle des saisons, comme la Bolla, serpent albanais qui ne s’éveille qu’une fois par an. Quant à la culture populaire, elle s’est emparée des temples et des autels nordiques bien au-delà des séries télévisées : jeux vidéo, romans graphiques et même Machines à sous thématiques historiques recyclent ce décor, souvent au prix de grandes libertés avec les sources.
Erreurs fréquentes sur le blot viking et conseils pour bien s’informer
Le sujet attire beaucoup de contenus approximatifs. Voici les confusions qui reviennent le plus souvent :
- Assimiler blót et sumbl. Le sumbl est un rituel de boisson, avec des tours de coupes, des vœux et des éloges ; il pouvait suivre un sacrifice mais existait aussi sans lui.
- Croire que blót signifie « sang ». Comme vu plus haut, le rapprochement avec blóð ne tient pas sur le plan linguistique.
- Voir des sacrifices humains partout. Ils relèvent de l’exception, et les témoignages qui les rapportent sont tardifs et partiaux.
- Lire les sagas comme des reportages. Ce sont des œuvres littéraires médiévales, écrites par des chrétiens, qui reconstruisent un passé païen.
- Coiffer les participants de casques à cornes. Aucun casque viking à cornes n’a été retrouvé : l’image vient des costumes d’opéra du XIXe siècle.
Pour aller plus loin, la traduction française de la Ynglinga saga et des premières sagas royales par François-Xavier Dillmann (Histoire des rois de Norvège, Gallimard) constitue une base solide, de même que les ouvrages de Régis Boyer sur la religion des anciens Scandinaves. Croiser ces textes avec les rapports de fouilles reste la meilleure manière de distinguer le rite réel de la légende.
Comment se prononce le mot blót ?
En vieux norrois, le ó note un o long : on prononce approximativement « blôte », avec un t final audible. En français courant, beaucoup disent simplement « blot », comme le nom propre, ce qui reste compréhensible.
Quelle différence entre un blót et un sumbl ?
Le blót est centré sur l’offrande, généralement animale, et sur le partage de la viande consacrée. Le sumbl est une cérémonie de boisson où l’on fait circuler la corne en prononçant vœux, éloges et souvenirs des défunts. Les deux pouvaient s’enchaîner lors d’une même fête.
Les Vikings sacrifiaient-ils des humains pendant les blóts ?
Quelques sources, comme Adam de Brême ou Thietmar de Mersebourg, l’affirment pour de grandes fêtes organisées tous les neuf ans. Les historiens jugent ces cas possibles mais rares, et les récits doivent être lus avec recul, car leurs auteurs étaient hostiles au paganisme.
À quelles dates avaient lieu les principaux blóts ?
Les grandes dates suivaient le cycle agricole : les nuits d’hiver vers la mi-octobre, le jól au cœur de l’hiver, le dísablót à la fin de l’hiver et le sigrblót au début de l’été. Les usages variaient toutefois selon les régions.
Peut-on célébrer un blót en France aujourd’hui ?
Oui, sous une forme symbolique. Des associations néopaïennes organisent des célébrations avec hydromel, pain ou fruits offerts. Toute mise à mort d’animal est à exclure, l’abattage étant strictement réglementé en France.
